- I -

Les jardins de Lombardie ont été créés par le professeur et madame Stéphane Rials à partir de l'automne de 1989 dans les marais de la moyenne vallée du Thérain, à Hondainville dans l’Oise, à mi-chemin de Noailles et de Clermont, de Beauvais et de Creil ou Chantilly.

La surface actuelle a été obtenue, à partir du fonds originaire, par cinq acquisitions successives de peupleraies qui ont porté progressivement le jardin de moins de cinq mille mètres carrés à plus de six hectares. S’il a été permis d’élaborer à peu près librement une forme dans un fond de vallée indifférencié, encombré de nombreuses souches, cisaillé sans rigueur par quelques canaux, saupoudré de plusieurs mares (réunies désormais en deux étangs alimentés par percolation naturelle), la conception du jardin a donc dû se faire prospective afin qu'un suffisant sentiment d'unité ne fût pas rendu impossible par le caractère segmenté de la démarche. Le jeu des perspectives, la dominante des topiaires de charmes (douze cents charmes taillés), associées à de nombreuses topiaires d'ifs et de buis (présents par centaines les uns et les autres), l'omniprésence de l'eau, assurent une telle unité d'un point de vue strictement sensible. Mais c'est surtout, on le comprendra, en tant que jardins narratifs que les jardins de Lombardie trouvent une unité supérieure, d'ordre intelligible. Ils manifestent ainsi, par leur composition, la puissante unité du divers.

- II -

Au pied d'une église inscrite à l'inventaire supplémentaire des monuments historiques et d'une maison en lanterne très classique construite entre 1767 et 1770 pour former - après des décennies de négociations difficiles entre le seigneur, le curé du lieu et la fabrique - le nouvel hôtel presbytéral de la paroisse (le déguerpissement du prêtre ayant permis l'achèvement d'une perspective longtemps rêvée par les seigneurs du lieu, ordonnée autour d'un assez large canal qu'une acquisition récente a permis d'agréger aux jardins sur une centaine de mètres de longueur), les jardins de Lombardie sont de vastes jardins philosophiques architecturés.

La clef proprement philosophique de leur interprétation est livrée par l'obélisque de vingt-cinq pieds de haut qui est implanté au milieu de la perspective principale – obélisque dédié au divin Leibniz dont le nom est gravé dans la pierre accompagné des deux mots Monadologie et Théodicée qui tiennent une place centrale dans le système de ce philosophe.

Les monades, dira-t-on simplement, sont des unités spirituelles distinctes exprimant totalement le monde mais sur le mode partiel d'une perspective et ordonnées aux autres monades selon une harmonie préétablie. La monadologie est ce système. La théodicée dit qu'il est le meilleur qui puisse être. Seul le dieu – un dieu ici jardinier, mais qui ne saurait être le jardinier humain lui-même… – connaît la totalité dont il a assuré l'heureux montage. A Lombardie, les nombreuses salles vertes forment autant de monades et le système de leurs perspectives, toutes spécifiques mais constituant, on peut l'espérer (Leibniz en eût-il douté ?), une totalité satisfaisante, se veut l'humble réceptacle, ou bien le miroir, ou encore l'expression de l'universelle monadologie.

Ce propos d'expression de la totalité se retrouve dans l’appel aux ressources (si chères au Quattrocento) du thème du locus amœnus : Lombardie voudrait apaiser l'âme par l'expression stylisée de la totalité du monde – opposition du monde civilisé et du monde sauvage (les labyrinthes de nature au marais, parcourus depuis quelques années par de charmants moutons de Soay), mise en place des grandes composantes du monde (la mer sous la forme d'étangs, l'eau qui court et celle qui dort, la montagne réduite au vertugadin…), etc.

Les jardins sont enfin ordonnés autour d'un troisième grand récit : l'on finit par comprendre qu'ils sont structurés selon trois grandes croix – celle du mauvais larron, qui est bien entendu la plus frappante tout d’abord, autour de l'obélisque, exprimant l'orgueil du monde, celle du bon larron, qui est la plus simple et s'étire entre le verger et le marais, celle du milieu (avec laquelle communique très explicitement la précédente) dont on saisit le sens en relevant qu'elle est ordonnée principalement au clocher de l'Eglise symbolisant la Jérusalem céleste. Ainsi le jardin devient-il action de grâce et prière.

Dans le même esprit, plusieurs ensembles de topiaires sont nommés dans le jardin : les douze apôtres, les sept péchés capitaux, les sept vertus, les puissances temporelles, la Sainte Trinité, les dix commandements, les huit béatitudes, les préceptes du bouddhisme…

- III -

Les jardins de Lombardie comportent quelques modestes fabriques – dont le nombre sera peu à peu accru, s'il est possible, avec le temps –, de très nombreux éléments de topiaire de charmes, d'ifs et de buis, une rigoureuse palissade de tilleuls, ainsi que des jeux d'eau – étangs, ruisseau, canaux et cascade. Ils sont prolongés par deux espaces sauvages dans le marais, intéressant par une flore printanière et estivale strictement autochtone (la période de floraison la plus intense court du 10 juillet au 10 août) et désormais par la présence des merveilleux Soay. Quelques centaines de rosiers ou dizaines de dahlias, d'hortensias et de cannas ne font pas de Lombardie un jardin fleuri l'été. Un verger structuré de dizaines d'espèces anciennes de pommiers et de poiriers palissés en palmette verrier à quatre branches présente un certain agrément. Surtout, une collection d'arbres, assez importante – notamment érables variés, tulipiers, liquidambars innombrables, cyprès chauves… –, offre de très belles couleurs de la fin de septembre au tout début de novembre et même, s'agissant de la plupart des liquidambars, jusqu'au mois de décembre. D'assez modestes jardins d'ombre et de plantes « acidophiles » méritent à peine le détour malgré une assez jolie collection d'hostas.

- IV -

Les jardins de Lombardie ne sauraient être considérés aujourd'hui comme strictement terminés, à supposer qu'une telle vue puisse revêtir un sens en matière de jardin : le jardinier ne cesse, de toute façon, de voir se briser ses espoirs, de retoucher ses choix, de voire éclore d'admirables possibles qu'il méconnaissait - il sait qu'il coopère à une œuvre commune dans le jeu, qu'il pressent un, du monde.

Sont, quoi qu'il en soit, imaginés pour l’avenir - l'immobilité apparente du bâtiment pondérant un peu le sentiment si jardinier de l'éphémère, du "flottant" -, en dehors de la réfection et de l'embellissement de plusieurs ponts :

- au bout de la grande perspective mouvementée (désormais portée à deux cent cinquante mètres depuis ce terme jusqu'au clocher de l'église), un calvaire mettant en valeur une croix de mission en fonte d'époque Restauration ;

- sur l'île aux peupliers un cénotaphe à l'étrusque pour la mémoire des Saint-Morys, derniers seigneurs d'Hondainville en 1789, grands collectionneurs dont le destin fut remarquable et sombre - ils étaient des amateurs très avertis de jardin, le père, d'autre part, le plus grand collectionneur de dessins de son temps, avec le roi, le fils, si marqué par son émigration anglaise, ami autant des objets médiévaux que du jardin pittoresque tardif - ;

- au milieu du cercle de bouleaux symbolisant les dix préceptes du bouddhisme (selon l'énumération du XIVe Dalaï Lama), une pagode de bois de style japonais ;

- au milieu de la trouée barbare, en hommage à la grandeur de Rome, une forte tour de bois d'une dizaine de mètres de haut, évoquant les fortifications de campagne romaines dont le sommet servira de belvédère, dédiée à la mémoire de Publius Quintilius Varus (« Quintili Vare, legiones redde ! » [Suet., De uit. Cæs., II, xxiii].